Le revers de la médaille
Médaille de la Sécurité intérieure : reconnaissance ou reproduction des inégalités ?
Créée en 2012, la médaille de la Sécurité intérieure se veut une distinction destinée à récompenser des services particulièrement honorables, des engagements exceptionnels ou des interventions réalisées dans des contextes spécifiques.
Moins prestigieuse que la Légion d’honneur ou l’Ordre national du Mérite, elle n’en demeure pas moins un outil important de reconnaissance institutionnelle.
Mais à y regarder de plus près, cette médaille révèle aussi le revers de la reconnaissance, mettant en lumière des mécanismes biaisés, profondément ancrés dans nos organisations.
Une décoration largement attribuée, mais inégalement répartie
Depuis sa création, la médaille de la Sécurité intérieure a été attribuée à plus de 47 300 récipiendaires, à travers 55 arrêtés, répartis entre les promotions annuelles et plusieurs promotions exceptionnelles (attentats, feux de forêts, crises majeures, etc.).
Les bénéficiaires sont issus de nombreux horizons :
- Sécurité civile
- Police nationale
- Police municipale
- Sapeurs-pompiers
- Élus
- Associations
Si cette diversité traduit la multiplicité des acteurs engagés lors des crises, elle masque cependant de fortes disparités internes, notamment au sein du corps des sapeurs-pompiers.
Les sapeurs-pompiers : des chiffres qui interrogent
Les sapeurs-pompiers civils représentent environ 19 % des récipiendaires de la médaille.
Mais l’analyse devient particulièrement révélatrice lorsqu’on observe la répartition par grade.
Sur les 243 494 sapeurs-pompiers volontaires et professionnels, seuls 6,98 % sont officiers.
Pourtant, ils concentrent près de 52 % des médailles attribuées aux sapeurs-pompiers.
À l’inverse, les non-officiers, qui constituent l’immense majorité des effectifs, restent très largement sous-représentés, alors même qu’ils sont :
- Les plus exposés sur le terrain
- Les plus nombreux à intervenir
- Et qu’ils représentent 91,5 % des décès en service sur la période étudiée
Un déséquilibre qui ne peut être considéré comme le fruit du hasard.
Des procédures qui n’empêchent pas les biais
Les différentes étapes d’élaboration des listes de récipiendaires ne sont pas conçues pour limiter les déformations, qu’elles soient conscientes ou inconscientes.
La reconnaissance repose ainsi sur des mécanismes humains, sociaux et hiérarchiques qui favorisent certains profils au détriment d’autres.
À noter qu’en excluant la promotion exceptionnelle « Feux de forêts 2022 », où de nombreux sapeurs-pompiers non-officiers ont été décorés, le poids des officiers passe de 58 % à 52 % des médaillés.
Un chiffre qui confirme que, sans contexte exceptionnel, la reconnaissance reste massivement orientée vers les grades supérieurs.
Les biais cognitifs à l’œuvre dans la reconnaissance
Plusieurs biais cognitifs permettent d’expliquer cette situation.
Le biais de stéréotype
Également appelé biais de catégorisation sociale, il consiste à attribuer automatiquement des qualités, des compétences ou un mérite à une personne en fonction de son appartenance à un groupe (ici, le grade), sans analyse objective de son engagement réel.
Le biais de groupe
Ce biais pousse à favoriser ceux qui appartiennent à son propre groupe de référence. Dans une organisation fortement hiérarchisée, cela se traduit par une reconnaissance préférentielle des cadres et officiers, perçus comme « plus légitimes » ou « plus visibles ».
L’erreur ultime d’attribution
Proche de l’erreur fondamentale d’attribution, ce biais consiste à expliquer les réussites de son propre groupe par des qualités internes (compétence, mérite), et celles des autres par des facteurs externes ou contextuels, minimisant ainsi leur engagement réel.
Ce que révèle réellement la médaille
Ainsi, la médaille de la Sécurité intérieure ne dit pas seulement quelque chose de celui qui la reçoit.
Elle révèle aussi beaucoup sur celui qui la propose, celui qui la valide, et plus largement sur le système de valeurs de l’institution.
L’adage bien connu – « les caporaux éteignent les feux, les officiers vont chercher les médailles » – n’est malheureusement pas infirmé par les chiffres.
Mais la CGT le rappelle : ce ne sont pas les agents décorés qui sont en cause, c’est le système de reconnaissance lui-même.
Pour une reconnaissance juste et équitable
Pour la CGT SDIS 33, cette analyse doit ouvrir un débat de fond sur la reconnaissance du travail réel.
La reconnaissance ne peut pas être un outil de reproduction des inégalités hiérarchiques. Elle doit valoriser :
- L’engagement opérationnel
- L’exposition au risque
- Le travail collectif
- La réalité du terrain
Reconnaître celles et ceux qui agissent, interviennent, s’exposent et protègent la population, ce n’est pas diviser :
C’est rendre justice au travail réel.
La CGT continuera de porter cette exigence, pour une reconnaissance transparente, équitable et respectueuse de tous les agents, quel que soit leur grade.